En Israël, la mécanique des fluides politiques est implacable : quand le cessez-le-feu s’impose à Gaza, les hostilités reprennent aussitôt à la Knesset, le Parlement israélien. En imposant sa conviction qu’une guerre était «non nécessaire» contre le Hamas, Benyamin Nétanyahou se savait fragilisé dans l’opinion publique, mais aussi et surtout au sein de sa coalition, à la merci de ses rivaux d’ultra-droite, qui appelaient à frapper le plus durement possible l’organisation islamiste au pouvoir dans l’enclave sous blocus, contre l’avis de la hiérarchie militaire.

La poussière des combats à peine retombée, le ministre de la Défense Avigdor Lieberman a donc annoncé mercredi sa démission et appelé à la tenue d’élections anticipées, qui apparaissent désormais inévitables. Moins de vingt-quatre heures après le précaire retour au calme négocié par l’Egypte, qu’il a qualifié de «capitulation face au terrorisme». Le porte-voix de la communauté russophone entraîne dans son sillage les cinq autres députés de son parti Israel Beytenou («Israël notre maison»), fragilisant le Premier ministre avec la plus petite majorité possible, soit 61 sièges.

Aura de brute

Sans jamais prononcer son nom mais savourant chaque récrimination dans son hébreu traînant et accentué si caractéristique, Lieberman a dressé un réquisitoire hautement idéologique de l’approche sécuritaire dilatoire de Nétanyahou, pour qui les problèmes ne se règlent pas, ils se repoussent. A l’inverse, Lieberman, caporal sans éclat durant ses années de conscription, a voué sa carrière à se façonner une aura de brute, à l’image du videur de boîte de nuit qu’il fut dans sa jeunesse – bien que cette dernière soit assez éloignée de l’agilité florentine de cet animal politique.

«Lieberman est le dernier à joindre les coalitions et le premier à démissionner : il en a fait sa politique, résume Gideon Rahat, professeur de sciences politiques à l’Université hébraïque de Jérusalem. Cette fois, il quitte le poste le plus prestigieux, après celui de Premier ministre, ce qui n’est jamais évident.»

Deux ans après son arrivée à la Kirya, le siège de la Défense israélienne, alors que les factions gazaouies fêtaient mardi soir une «victoire de la résistance palestinienne» au lendemain du plus gros barrage de roquettes tirées de l’enclave jamais recensé, l’écart devenait intenable entre sa rhétorique belliqueuse, flirtant volontiers avec le fascisme en campagne électorale, et son incapacité à peser sur la conduite militaire du pays.

«Politique du drapeau blanc»

Le timing de cette démission répond aux images des centaines d’habitants du pourtour israélien de Gaza, bloquant mardi soir l’entrée de la ville de Sdérot avec des pneus enflammés pour marquer leur opposition à l’arrêt des frappes de Tsahal. La colère de ce fief du Likoud, le parti de Nétanyahou, contre ce que les éditorialistes droitiers ont qualifié de «politique du drapeau blanc» du Premier ministre, a sans doute convaincu Lieberman qu’il y avait là un coup à jouer. D’autant qu’il est au plus mal dans les sondages : son parti peine à passer le seuil minimum de représentation dans les projections actuelles. «Lieberman est un survivant : on le dit souvent fini, mais il rebondit toujours, note Gideon Rahat. Il veut récupérer l’électorat laïque de droite. C’est loin d’être facile, car le Likoud est sur ce créneau. Mais il imagine qu’il y a une fortune électorale à se faire en profitant des décisions très impopulaires de Nétanyahou sur Gaza, sur l’air du "ils n’ont pas voulu me laisser être dur".»

En claquant la porte, Lieberman coupe l’herbe sous le pied de Nétanyahou. Ce dernier attendait le moment opportun pour déclencher des élections afin de les transformer en référendum sur ses démêlés judiciaires, une fois Gaza sortie de l’agenda. C’est doublement raté.

«Gauchiste»

Sans surprise, Naftali Bennett, leader du Foyer juif (extrême droite messianique) et ministre de l’Education, a réclamé le portefeuille de Lieberman, menaçant à son tour de quitter la coalition. Ces derniers mois, alors que les tensions montaient le long des barbelés frontaliers, Bennett prenait plaisir à traiter Lieberman de «faible» et de «gauchiste»– un pléonasme pour la droite israélienne. Mais il est hautement improbable que Nétanyahou cède à l’ultimatum de Bennett. L’entourage du Premier ministre a fait savoir qu’il comptait récupérer le portefeuille de la Défense, alors qu’il cumule déjà ceux des Affaires étrangères et de la Santé.

Côté palestinien, cette démission est revendiquée comme une seconde victoire, politique celle-là, célébrée par une distribution de sucreries dans les rues gazaouies. La démission de Lieberman est d’autant plus précieuse aux yeux des leaders du Hamas que celui-ci promettait, avant d’entrer en poste, qu’il les «liquiderait en quarante-huit heures».

Mercredi, Nétanyahou a tenté de prendre de la hauteur sur la tombe de David Ben Gourion, le fondateur de l’Etat hébreu : «En temps de crise, il a dû prendre des décisions cruciales contre l’avis de l’opinion publique. Mais sur le long terme, ces décisions se sont avérées correctes. […] Dans ces moments, être un leader n’est pas chose facile.» En Israël, la saison électorale vient de commencer.