Le Kenya approuve pour la première fois les cultures OGM

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Le pays, qui interdisait jusqu’ici les OGM, a décidé d’autoriser le coton transgénique. Il rejoint ainsi la poignée d’Etats africains commercialisant ces cultures.

Le pays, qui interdisait jusqu’ici les cultures OGM, a décidé d’autoriser le coton transgénique. Il rejoint ainsi la poignée d’Etats africains commercialisant ces cultures.

L’annonce a été faite jeudi 19 décembre au milieu d’un communiqué laconique qui traitait, entre autres affaires urgentes, de l’attribution de nouveaux noms à certains jours fériés : le Kenya a décidé d’autoriser la commercialisation du coton génétiquement modifié. « La culture commerciale du coton BT [une variété de cultures OGM créée par la firme américaine Monsanto] doit permettre aux fermiers d’obtenir de meilleurs revenus grâce à une augmentation de la production », explique sobrement la présidence. A la veille de vacances de Noël qui voient traditionnellement Nairobi, la capitale, se vider de sa population, la décision est presque passée inaperçue.

Il s’agit pourtant d’un tournant politique et écologique majeur. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) étaient interdits au Kenya depuis 2012. Le pays, qui semblait plutôt ouvert aux cultures transgéniques (il s’était notamment doté d’une loi de biosécurité en 2009), avait pris peur à la suite de l’étude du biologiste français Gilles-Eric Séralini établissant des risques accrus de mortalité chez des rats nourris au maïs OGM. Nairobi avait interdit toute importation de produit transgénique, qu’il s’agisse de denrées ou de semences destinées à la production. Seule la recherche, très encadrée, avait pu continuer.

Depuis, une bataille tenace opposait partisans et détracteurs des cultures OGM, au sein du gouvernement comme de la société civile. En mars, la Fondation africaine pour l’agriculture technologique (AATF), une organisation pro- cultures OGM installée à Nairobi, pressait dans une tribune l’exécutif de lever son interdiction. En mai, l’Agence nationale de biosécurité, l’autorité publique compétente, allait dans le même sens, arguant que l’étude Séralini avait a posteriori été « largement discréditée » par l’Union européenne (en l’occurrence par l’Autorité européenne de sécurité des aliments).

En octobre, conscient de « tractations en coulisse », Greenpeace appelait au contraire le gouvernement à maintenir l’interdiction afin d’empêcher « une prise de contrôle du système alimentaire par les entreprises ». Selon nos informations, le ministère de la santé s’opposait à celui de l’agriculture.

Argument industriel

Le président, Uhuru Kenyatta, qui avait publiquement vanté les mérites du coton transgénique, a finalement tranché. Du moins en partie. Interrogée sur le fait de savoir si cette décision signifiait une levée de l’interdiction générale des cultures OGM, une porte-parole de la présidence n’a pas souhaité répondre. « Il s’agit d’une exemption [pour le coton], pas d’une position générale », estime le secrétaire principal à l’agriculture (équivalent d’un vice-ministre) Hamadi Boga, pour qui la décision est « une très bonne nouvelle ».

Le coton bénéficie d’une longueur d’avance par rapport aux autres cultures OGM. Les expérimentations en plein champ, ultime étape de la recherche, sont terminées depuis le mois d’août (tandis que le maïs, l’autre grande culture évoquée au Kenya, n’en est qu’à l’étape des tests en milieu confiné). Ces recherches ont permis d’observer « des rendements supérieurs de 30 % » par rapport au coton conventionnel, assure M. Boga.

L’autre argument est industriel. La commercialisation du coton BT « contribuera également à dynamiser le volet industrie du programme Big Four, au sein duquel le Kenya souhaite s’établir en leader régional dans la production de textile et de vêtements », précise également le communiqué de la présidence. Grand mantra politique d’Uhuru Kenyatta, le Big Four établit quatre priorités pour son second mandat : santé, logement, sécurité alimentaire mais aussi développement de l’industrie.

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Le coton transgénique est ainsi présenté comme un moyen d’atteindre cet objectif, en faisant revivre une industrie cotonnière décimée dans les années 1990 et en créant des emplois dans les zones de culture, comme l’ouest du pays. « Aujourd’hui, nous importons du coton pour nos usines textiles, et une partie de ce coton vient d’Inde, c’est du coton OGM », appuie M. Boga.

Selon les informations du Monde, une étude d’impact environnemental doit encore être menée par l’Agence kényane chargée de l’environnement avant que les semences commencent à être disponibles dans les champs pour la prochaine saison des semis, en mars-avril. « Elle devrait être lancée en janvier 2020 et publiée en février », détaille une source très impliquée dans les recherches.

D’ici là, les militants anti-cultures OGM comptent s’organiser. « Il est très regrettable, choquant, qu’une décision si importante soit prise ainsi, juste avant Noël. En tant que société civile, nous allons agir, étudier les possibles procédures légales », s’insurge Anne Maina, coordinatrice nationale de la Coalition kényane pour la biodiversité, qui a été au cœur de la contestation sur ce sujet.

La décision kényane va marquer un tournant certain dans la région. « Considérant la position et le rôle stratégique du Kenya en tant que première économie d’Afrique de l’Est, le pays a un énorme potentiel d’influence sur ses voisins, qui partagent les mêmes défis quant à la sécurité alimentaire, la quête d’industrialisation et la création d’emplois », nous expliquait il y a peu Jimmy Kiberu, responsable des affaires commerciales chez Bayer, qui a absorbé Monsanto en 2018.

Arsenal législatif

Plus généralement, le continent, parfois présenté comme « la dernière frontière », reste assez timoré face aux OGM. « L’industrie reste extrêmement frustrée en Afrique », estime Mariam Mayet, du Centre africain pour la biodiversité (ACB), qui regroupe un réseau d’organisations non gouvernementales (ONG) africaines.

Selon elle, les pays africains se montrent réservés à la suite des critiques à l’encontre du glyphosate et par les procès intentés contre Monsanto. L’industrie a même connu un important revers avec l’abandon du coton BT par le Burkina Faso en 2016 en raison d’une dégradation de la qualité de la fibre (notamment de sa longueur) par rapport au coton conventionnel.

Seuls deux autres pays africains sur cinquante-quatre ont, jusqu’ici, cultivé des cultures OGM : l’Afrique du Sud, qui s’est lancée dès la fin des années 1990 et produit coton, maïs et soja (tous à plus de 80 % transgéniques) ; le Soudan, qui fait, dans la plus grande discrétion, du coton depuis 2012. Mais, au cours de l’année écoulée, deux poids lourds du continent, le Nigeria et l’Ethiopie, ont franchi le pas en autorisant la commercialisation du coton OGM.

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Pour Jimmy Kiberu de Bayer, « l’élan vers l’adoption des cultures biotechnologiques s’accroît fermement, les nouveaux adoptants tirant l’expérience de [ceux] qui les ont avec succès adoptées à travers le monde ».

D’autres pourraient venir grossir cette liste. La plupart des Etats africains se sont dotés d’un arsenal législatif, ou sont en train de le faire, selon des données publiées par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Une dizaine d’entre eux, dont le Cameroun, la Tanzanie ou l’Ouganda, mènent actuellement des recherches.

La rédaction