La Russie et la Turquie s’opposent en Libye mais se retrouvent autour d’un gazoduc

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La Russie et la Turquie s’opposent en Libye

Le président de la Turquie, dont le pays soutient le gouvernement de Tripoli, dénonce la présence de mercenaires russes aux côtés des forces du maréchal Haftar.

Les présidents Recep Tayyip Erdogan de la Turquie et Vladimir Poutine inaugurent en Turquie, mercredi 8 janvier, un gazoduc illustrant leur rapprochement. Mais la cérémonie risque d’être éclipsée par la situation volatile en Libye et en Syrie, où leurs intérêts divergent.

Les deux dirigeants de la Turquie et de la Russie ouvriront symboliquement à Istanbul les vannes du gazoduc Turkish Stream, aussi appelé TurkStream, destiné à alimenter la Turquie et le sud de l’Europe en gaz russe via la mer Noire, contournant ainsi l’Ukraine, instable et hostile à Moscou.

Cette cérémonie, qui commencera vers 12 heures GMT, illustre le spectaculaire rapprochement entre ces deux pays après une crise diplomatique en 2015. Mais elle intervient en pleine escalade des tensions en Syrie et en Libye, où Moscou et Ankara se font face.

La Syrie, autre dossier brûlant
La Turquie a commencé cette semaine à déployer en Libye des militaires afin de soutenir le gouvernement de Tripoli face à un puissant rival, le maréchal Khalifa Haftar. Même si Moscou dément, M. Erdogan affirme que « 2 500 mercenaires du groupe Wagner », une société militaire privée russe, se battent aux côtés des forces de Haftar, également soutenues par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte.

Si un choc entre forces turques et russes peut mettre le feu aux poudres, les deux dirigeants ont tout intérêt à s’entendre afin de « partager le fardeau libyen », estime Mariana Belenkaïa, du Centre Carnegie à Moscou. La Turquie a appelé mardi « à la cessation immédiate des hostilités » et sommé les forces de Haftar de retourner aux positions qu’elles occupaient avant le déclenchement de leur offensive contre Tripoli.

L’autre dossier brûlant est la Syrie, où MM. Erdogan et Poutine se sont imposés comme les maîtres du jeu. Le régime syrien soutenu par Moscou a multiplié ces dernières semaines les bombardements meurtriers sur Idleb (nord-ouest), ultime bastion des rebelles, dont certains sont appuyés par Ankara, provoquant un afflux de déplacés vers la Turquie. Ankara a appelé mardi la Russie à « stopper les attaques du régime » et a réclamé le respect d’une trêve conclue en août dernier.

M. Poutine est arrivé mardi soir à Istanbul, en provenance de Damas où il a effectué une visite surprise, sa première depuis le début du conflit en 2011, et s’est entretenu avec le président syrien Bachar al-Assad. « Les conditions russes sont très simples : la Turquie doit faire plus pour éliminer les cellules terroristes à Idleb. Les discussions vont être autour de cette idée », anticipe Iouri Barmine, directeur Moyen-Orient et Afrique du Nord au Moscow Policy Group.

Interdépendance énergétique
La Turquie et la Russie ont connu une grave crise en 2015 après qu’Ankara a abattu un avion de Moscou à la frontière syro-turque. Mais les deux pays ont surmonté cette crise en 2016 et coopèrent désormais dans le domaine de l’énergie, avec la construction par la Russie de la première centrale nucléaire en Turquie, ainsi que dans le secteur de l’armement, avec l’achat par Ankara de systèmes de défense russes S-400.

Cette entente est notamment « due aux bonnes relations personnelles entre Poutine et Erdogan », souligne Jana Jabbour, spécialiste de la diplomatie turque à Sciences Po Paris, « mais aussi au fait qu’ils sont interdépendants sur le plan économique et énergétique ». Cette interdépendance devrait se renforcer avec la mise en service de TurkStream, dont la construction a débuté en 2017. Avec ce nouveau gazoduc, la Turquie sécurise l’alimentation de ses grandes villes énergivores de l’ouest et s’impose un peu plus comme un carrefour énergétique majeur. Pour la Russie, il s’agit d’alimenter l’Europe en contournant l’Ukraine.

Le gazoduc est formé de deux conduites parallèles, longues de plus de 900 km, qui relient Anapa, en Russie, à Kiyiköy, en Turquie (nord-ouest). Au total, ces tuyaux pourront acheminer quelque 31,5 milliards de mètres cubes de gaz pompé en Russie chaque année. TurkStream a déjà commencé la semaine dernière à alimenter la Bulgarie, frontalière de la Turquie, et est en train d’être prolongé en direction de la Serbie et de la Hongrie. Des responsables de ces trois pays sont d’ailleurs attendus à l’inauguration mercredi, selon les médias turcs.

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