La tuerie perpétrée dans le nord du Burkina Faso attise les tensions communautaires

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Au moins 43 personnes ont trouvé la mort au Burkina Faso ce dimanche 8 mars dans la province du Yatenga. Des témoignages mettent en cause un groupe d’autodéfense villageois.

Au moins 43 personnes ont été tuées dimanche 8 mars au Burkina Faso lors d’attaques perpétrées dans trois villages de la commune de Barga.

Ce carnage s’est produit dans la province du Yatenga, dans le nord du Burkina Faso, selon un bilan provisoire du gouvernement dévoilé lundi. Plusieurs témoignages mettent en cause des membres d’un groupe d’autodéfense villageois. « Les koglweogo [« gardiens de la brousse »] sont arrivés en moto. Ils cherchaient les Peuls, ils ont tiré sur les hommes et brûlé des maisons, ils ont continué leur descente meurtrière à Barga et Ramdola », raconte par téléphone un rescapé de 66 ans du village de Dinguila, dont le fils a été blessé dans l’attaque.

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« Les forces de défense et de sécurité ont été immédiatement déployées sur les lieux pour sécuriser les villages attaqués », assure le porte-parole du gouvernement Rémis Fulgance Dandjinou, dans un communiqué publié lundi. Mais d’après les témoignages, les forces de l’ordre auraient depuis quitté les lieux, alimentant la crainte de nouvelles représailles. « Tous les Peuls ont fui, c’est la psychose. On a peur que les koglweogo reviennent nous massacrer », souffle le rescapé, réfugié à Ouahigouya, à une trentaine de kilomètres de son village. Un autre homme de Dinguila, lui de l’ethnie mossi, s’inquiète : « On est très inquiet, ça risque de dégénérer si les Peuls cherchent à se venger et appellent les djihadistes. »

Près de 1 300 civils tués en 2019

Lundi, les ministres chargés de la défense nationale et de l’administration territoriale ont été dépêchés sur les lieux pour « faire le point sur la situation ». Sur Twitter, le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré a condamné « avec la plus grande fermeté l’attaque odieuse perpétrée dimanche par des hommes armés non identifiés ». Un deuil national de 48 heures a été décrété.

Mais du côté des associations de défense de la communauté peule, la colère monte. « Pourquoi le gouvernement parle d’individus armés non identifiés dans son communiqué ?, s’interroge, amer, Daouda Diallo, le porte-parole du Collectif contre l’impunité et la stigmatisation. « Les coupables ont été clairement identifiés par leurs victimes, il s’agit des koglweogo ! Ces milices bénéficient de la complicité des autorités et agissent en toute impunité », dénonce-t-il.

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Les violences ne cessent de s’aggraver au Burkina Faso, devenu le nouvel épicentre de la crise au Sahel. Dans son rapport annuel, l’ONG Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled) enregistre une hausse de 174 % du nombre d’incidents en 2019 dans le pays, avec près de 1 300 civils tués. Depuis 2015, la multiplication des attaques terroristes a exacerbé les tensions entre communautés. Les Peuls, régulièrement accusés de complicité avec les groupes djihadistes par certains habitants, se voient de plus en plus stigmatisés.

Le 1er janvier 2019 déjà, à Yirgou, dans la région du Centre-Nord, l’assassinat d’un chef mossi et de ses proches avait conduit à une vendetta meurtrière de membres d’un groupe d’autodéfense contre la communauté peule. Quarante-neuf personnes avaient été tuées, selon un bilan officiel. Plus de deux cents, d’après le Collectif contre l’impunité et la stigmatisation.

« Un scénario à la malienne »

D’après nos informations, face à l’incapacité des autorités à enrayer le cycle des violences, des groupes de villageois s’organisent pour assurer leur propre défense. « Les koglweogo étaient déjà passés au mois de décembre à Dinguila. Ils ont réuni tous les Peuls en affirmant qu’un terroriste se cachait parmi nous, ils ont fouillé nos téléphones et sont repartis », explique un habitant du village attaqué dimanche.

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Dans ce contexte, l’Assemblée nationale a adopté une loi permettant le recrutement de « volontaires pour la défense de la patrie » le 21 janvier. Objectif : former et armer la population, dans certaines localités, pour leur permettre de lutter contre les groupes terroristes. Si, officiellement, le gouvernement assure que les volontaires ne sont pas encore opérationnels sur le terrain, un témoignage, que Le Monde Afrique a pu récolter, prouve le contraire. « Les militaires nous ont appris à tirer et nous ont donné des armes. Notre chef les garde entre chaque mission. Dès qu’un habitant nous alerte de personnes suspectes, on part à leur recherche pour les capturer, neuf sur dix sont des Peuls », soutient, sous couvert de l’anonymat, un « volontaire », également membre des koglweogo à Kaya, chef-lieu de la région du Centre-Nord.

Cette montée en puissance des groupes d’autodéfense inquiète les experts de la sous-région. « La privatisation de la sécurité à des individus va aggraver la stigmatisation et enraciner le crime. On risque de voir s’accélérer une mécanique de l’affrontement communautaire, on se dirige tout droit vers un scénario à la malienne », s’inquiète Bakary Sambe, le directeur du Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies.

Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)