Au Burkina Faso, le Musée de Manega protège le langage des tams-tams et des masques de l’oubli

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Au Burkina Faso, le Musée de Manega protège le langage des tams-tams et des masques de l’oubli

L’Afrique se visite dans ses musées (1). L’exceptionnelle collection du chef coutumier Frédéric Titinga Pacéré met en valeur les traditions sacrées des ethnies du pays.

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Les portes du Musée de la Manega, à 50 km de Ouagadougou.
Les portes du Musée de la Manega, à 50 km de Ouagadougou. Sophie Douce

Passer le lourd portail du Musée de Manega, c’est mettre un pied dans le monde du sacré. Un univers où statuettes et fétiches se laissent admirer avec une curiosité mêlée de crainte, comme si un regard trop insistant ou un geste maladroit risquaient de réveiller les dieux anciens. Dans ce village situé à 50 kilomètres de Ouagadougou, la capitale burkinabée, on raconte même qu’il y a quelques années un masque karinsé a bougé quand une touriste le prenait en photo. Depuis, les clichés sont interdits dans certaines pièces.

Plus qu’un musée, l’impressionnante collection de Frédéric Titinga Pacéré, chef coutumier de Manega, écrivain, poète et premier avocat du Burkina Faso, nous plonge dans l’univers des traditions sacrées des ethnies du « pays des hommes intègres ». Masques, instruments, objets rituels, sculptures… Plus de 10 000 pièces, souvent rares, dont une partie seulement est exposée au public, sont conservées dans cet établissement privé, le plus grand du pays. Le musée de la « bendrologie », comme on l’appelle aussi, néologisme inventé par Me Pacéré à partir du mot bendré qui désigne en langue moré un instrument à percussion qualifiant la science du langage des tams-tams et des masques. Et le Musée de la brendologie de Manega, c’est aussi le combat d’un passionné de culture pour protéger l’héritage de ses ancêtres du pillage et de l’oubli.

« Ouvrir son troisième œil »

On entre au Musée de Manega comme dans un cabinet de curiosités. L’atmosphère feutrée des salles plongées dans l’obscurité, l’odeur du vieux bois, les couches de poussière qui s’accumulent sur des objets mystérieux : l’expérience est aussi sensorielle. « Le visiteur devient un élément intégré, il lui faut aller au-delà des apparences et ouvrir son troisième œil pour comprendre », prévient Frédéric Titinga Pacéré, qui a dû obtenir l’autorisation des anciens pour montrer certaines pièces sacrées à condition de respecter plusieurs règles. Ainsi dans « le pavillon de la mort » le visiteur doit-il entrer à reculons, déchaussé et décoiffé. « En signe de respect », chuchote le guide Paul Sawadogo. A l’intérieur, des reconstitutions de cérémonies funéraires, encore pratiquées dans les villages, et une centaine d’amulettes et de fétiches, de protection et de sorcellerie, est exposée.

Dans le Musée de Manega, les « ya-kouga », des stèles funéraires à l’effigie des défunts, dont certaines auraient plus de 6 000 ans.
Dans le Musée de Manega, les « ya-kouga », des stèles funéraires à l’effigie des défunts, dont certaines auraient plus de 6 000 ans. Sophie Douce

Une salle souterraine recrée « l’univers mystique des Younyonsé », ces habitants immémoriaux de l’actuel Burkina Faso. On y découvre les pièces les plus anciennes du musée : des ya-kouga, stèles funéraires à l’effigie des défunts, dont certaines auraient plus de 6 000 ans. « On n’en trouve plus comme celles-ci en Afrique de l’Ouest, elles restent très secrètes, la roche volcanique qui les compose pourrait témoigner de l’existence d’un volcan à l’époque au Sahel », explique Frédéric Titinga Pacéré, qui les a dénichées dans des villages du centre-nord du pays.

Dans le musée, une autre pièce est aussi dédiée à l’histoire de la princesse Yennenga, la fière amazone fondatrice du royaume des Mossi, l’ethnie majoritaire au Burkina, racontée grâce à quelque 200 figurines de bronze. D’autres objets rares sont présentés, telles que des flûtes de Boura, des jarres funéraires de la vallée du Niger, datés du IIIe au XIe siècle avant J.-C., mais aussi des trônes, des bijoux et des tenues des Tansoba, les mythiques guerriers mossi qui avaient tenté de repousser l’avancée des colons. On y découvre enfin des reconstitutions d’habitats traditionnels, à étage pour les Bobo, en paille tissée pour les Peuls et en terre striée de frises colorées chez les Kassena.

Masques à lames des Younyonsé portés à l’occasion des rites funéraires pour « effrayer » l’âme du défunt et la faire sortir de la maison. Collection du Musée privé de Manega par le chef coutumier Frédéric Titinga Pacéré
Masques à lames des Younyonsé portés à l’occasion des rites funéraires pour « effrayer » l’âme du défunt et la faire sortir de la maison. Collection du Musée privé de Manega par le chef coutumier Frédéric Titinga Pacéré Sophie Douce

Ce patrimoine immense est l’œuvre d’une vie. Frédéric Titinga Pacéré, 76 ans, collectionne depuis l’enfance les objets culturels de son pays. Le prince héritier commence par conserver précieusement les cadeaux faits à la cour, puis il achète des pièces « menacées de disparaître ou de quitter le pays » ou d’autres dénichées lors de ses voyages sur le continent mais aussi en Europe et en Amérique. « J’ai parcouru les musées du monde, j’étais malheureux de voir les œuvres de mon peuple pillées et exposées là, alors que nos fonds sont vides », confie ce passionné, qui parviendra même à retrouver un masque younyonga, son ethnie, stocké dans les réserves d’un musée des Incas, aux Etats-Unis.

« Au-dessus des hommes et des morts »

En 1984, il entreprend d’abord de créer un « centre de récupération » pour entreposer et protéger ces objets, certains sauvés in extremis d’autodafés organisés par des religieux contre les symboles animistes. Le Musée de Manega est né trois ans plus tard. Plus qu’à l’œuvre « physique », Frédéric Titinga Pacéré s’intéresse à l’impalpable, au « sacré », cette « force invisible au-dessus des hommes et des morts »« Pour moi, ce n’est pas l’âge d’un objet qui détermine sa valeur, mais plutôt le message qu’il adresse à l’humanité, aux générations futures », explique l’écrivain.

Loin des scénographie de musées classiques, souvent cloisonnées, à Manega, le guide joue le rôle de « passeur de sens ». Il raconte, explique et transmet. « Beaucoup de visiteurs sont étonnés, ils ne s’imaginaient pas qu’il puisse exister autant d’œuvres dans leur culture », rapporte Paul Sawadogo, formé par l’écoute attentive des anciens et de son oncle, Me Pacéré. L’art de l’oralité, regrette le guide, est pourtant désormais menacé par l’exode rural des jeunes et l’effritement de certaines valeurs ancestrales. « De plus en plus d’enfants nés en ville ne connaissent pas l’histoire de leur village », abonde un visiteur, Abdoul Bassirou Kafando, enseignant à Ouagadougou.

Masques Gourounsi dans le Musée de Manega, village situé à une cinquantaine de kilomètres de Ouagadougou.
Masques Gourounsi dans le Musée de Manega, village situé à une cinquantaine de kilomètres de Ouagadougou. Sophie Douce

« Si un pays veut grandir, il doit d’abord connaître le passé de ses hommes », insiste Frédéric Titinga Pacéré, qui ne dissimule pas son inquiétude concernant l’avenir de ses collections. Les moyens manquent pour entretenir et conserver les œuvres, exposées dans un bâtiment vieillissant. Le prince de Manega soutient à bout de bras son musée privé avec l’aide de sa famille et ses économies, mais il ne reçoit aucune subvention de l’Etat. Son projet pâtit aussi de la désertion des touristes qui ont fui depuis plusieurs années un Burkina Faso en proie à une grave crise sécuritaire et humanitaire. Aujourd’hui, Frédéric Titinga Pacéré craint que ces objets millénaires qu’il a sauvés ne « disparaissent » après sa mort. Un trésor, en péril.Suivez notre série « L’Afrique se visite dans ses musées »

Certains se font gardiens des traditions. D’autres tentent d’audacieuses incursions dans l’univers de l’art contemporain africain. D’autres encore jouent le rôle de mémoire vivante d’histoires tourmentées. De Tunis à Johannesburg en passant par Abidjan, Djilor ou Manega, les musées du continent laissent voir l’Afrique de mille et une façons. A l’heure où la réflexion se poursuit en France sur la restitution du patrimoine africain aux différents pays du continent, les correspondants du Monde Afrique vous emmènent en visite dans des établissements culturels à l’identité singulière. Episode 1 Au Burkina Faso, le Musée de Manega protège le langage des tams-tams et des masques de l’oubli

Sophie Douce